De la ferme Logan au Parc La Fontaine
La création du Parc La Fontaine à Montréal remonte à 1874, à la même époque que le parc de l’Île Sainte-Hélène (1874) et le Parc du Mont-Royal (1876), alors que les grandes villes nord-américaines connaissent un mouvement en faveur de l’aménagement des grands parcs naturels en milieu urbain. Le Parc La Fontaine est situé sur l'ancienne ferme de James Logan, qui avait d’abord été cédée au gouvernement fédéral (1845) afin d'en faire un lieu de garnison et d’exercices militaires de l'armée britanniques (qui occupe le Canada jusqu'en 1871).
À partir de 1874, la Ville de Montréal loue la partie ouest du terrain, dans ce qui est encore la campagne à l’extrémité nord de la ville, pour y créer le Parc Logan. L’aménagement du parc s’étale toutefois sur plusieurs décennies. Les premiers grands travaux d'embellissement et d'aménagement ne sont entrepris qu’en 1888. Les serres du carré Viger, où sont élevées les fleurs d’ornementation plantées par de la Ville, y déménagent en 1890 et y demeureront jusqu’en 1952. Une photographie du parc en 1894 montre ce qui ressemble encore à un grand terrain vague, traversé par quelques chemins de terre, une ligne de tramway et des rangées d’arbres maigrichons et bien enlignés.
Au début du XXe siècle, le visage de rue Sherbrooke Est se transforme alors que la bourgeoisie francophone montante - commerçants, avocats, médecins, banquiers - fait construire de prestigieuses résidences à proximité du parc. Celui-ci commence à devenir le lieu de fréquentation et d’attachement des familles montréalaises francophones que l’on connaît aujourd’hui. En 1900, les deux bassins sont creusés au centre du parc et l’année suivante, celui-ci est renommé Parc La Fontaine en hommage Louis-Hippolyte La Fontaine (1807-1864), homme politique québécois et principal responsable, avec Robert Baldwin, de l'instauration du gouvernement responsable au Canada (1848).
La famille Simon en balade (1926)
À partir de la Première Guerre mondiale (1914-1918), la bourgeoisie francophone commence à migrer vers Outremont et la composition sociale du quartier se diversifie. Le Parc La Fontaine continue tout de même d’être fréquenté : c’est là que M. Simon décide de se faire immortaliser avec sa famille, en 1926, sur la pellicule de sa nouvelle caméra 16 mm. M. Simon, anglophone de religion juive, est propriétaire de la manufacture de cigares H. Simons & Son Limited, une compagnie située sur le boulevard Rockland à Town of Mount Royal, cotée en bourse et dont l’existence est attestée depuis au moins 1883. Il y a tout juste trois ans que Kodak commercialise la pellicule 16 mm. Bien que ce format se veuille plus économique et plus facilement maniable que son prédécesseur, la pellicule 35 mm, la caméra 70A de Bell & Howell que M. Simon utilise probablement est vendue aux États-Unis à 180$ US, alors qu’une voiture Ford T coût 300$US et que le revenu familial moyen y est d’environ 25$ US !
Dans les années 1920, la possibilité de tourner des films de famille est donc définitivement un luxe réservé aux classes aisées. Se balader longuement en famille au parc également, pourrait-on ajouter : la semaine de travail moyenne en usine au Québec à la fin de la Première Guerre mondiale varie de 50 à 60 heures, ce qui laisse moins de temps aux ouvriers pour les sorties en famille. Le mouvement des grands parcs urbains, dans lequel s’inscrit le Parc La Fontaine, correspond d’ailleurs, comme l’a résumé l’historien Paul-André Linteau et al., à une « politique de grandeur » qui « n’a rien à offrir aux ouvriers qui compose la presque totalité de la population de la ville, et qui ne disposent dans la zone résidentielle d’aucun espace vert aménagé ».
Pour la famille Simon, quoi de mieux que le décor apaisant du parc, qu’on reconnaît aisément dans le film à son lac et à ses rangées d’arbres. On remarque quelques passants solitaires (généralement masculins), quelques familles dont la tenue vestimentaire trahit l’origine sociale aisée, et de rares voitures.
Mais manier soi-même la caméra (ou la confier à un ami, ou à un domestique) demeure toutefois une expérience nouvelle et visiblement, les parents tout comme les cinq enfants ne semblent pas trop savoir comment réagir face à celle-ci. À défaut, on pose sobrement, comme on a l’habitude de le faire avec le photographe, que ce soit dans l’embarcation sur le lac (sans la mère, qui ne semble pas voir le pied marin), avec pilote vêtu de son uniforme gardien de parc, ou assis sur un banc, ou en marchant. Pour rompre la monotonie de la scène, le père finit par… regarder sa montre en marchant. Surtout (surprise!), on veut filmer les enfants, qui semblent toutefois ne pas saisir ce dont il en retourne ou au contraire qui en sont très impressionnés. Le sérieux des personnages est enfin rompu par un des garçons, qui finit par décider, à moins qu’on ne le lui ait demandé, d’embrasser sa petite sœur avant de partir en courant, sourire aux lèvres. L’invention de la simagrée enfantine devant la caméra familiale.
Un zoo au parc : Le Jardin des merveilles (1958)
Dans les années cinquante, sous la direction de Claude Robillard, directeur du Service des parcs de la Ville, le parc La Fontaine est réaménagé et des installations comme les serres, la maison du gardien, le «pont des amoureux» et le petit zoo sont éliminées. La nouvelle attraction de l’époque est sans contredit le «Jardin des Merveilles» (1958), un zoo urbain qui cherche à se donner des airs disneyens, et qui sera ouvert jusqu’en 1989 (avant de déménager au Parc Angrignon). On y construit également le Théâtre de verdure.
C’est ce « nouveau » Parc La Fontaine qui semble inspirer ce jeune homme qui décide, par un beau jour de 1958, de filmer en 8 mm couleur (commercialisée depuis 1932) sa promenade à travers le parc. Plus de trois décennies ont passé depuis la balade des Simon et outre la mode vestimentaire qui a naturellement changé, le décor offre quelques nouveautés – la fontaine illuminée (construite en 1929), un train touristique, des voitures garées en grand nombre, des canots sur le lac. Et, cette fois-ci, une mise en scène ayant comme fil conducteur le jeune homme à la chemise rouge qu’on suit en divers endroits du parc et qui tente maladroitement de se donner des airs naturels, mais que son sourire un peu gêné et son pas trop pressé trahissent. Sans surprise, beaucoup de pellicule est consacrée aux animaux du Jardins des merveilles (et aux figurants humains qui se tiennent parmi eux!), en cette année d’inauguration.
Années vingt, années cinquante… autres époques, autre siècle. Tout de même, une étrange familiarité.
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